Publié il y a 44 min - Mise à jour le 04.09.2026 - François Desmeures - 6 min  - vu 81 fois

FAIT DU JOUR Atelier Tuffery à Florac : l'excellence et le terroir défient la mode et le commerce

Julien Tuffery a relancé, avec sa compagne Myriam, le plus vieux fabricant de jeans français avec une matière première issue des causse et des Cévennes

- François Desmeures

En dix ans, Julien et Myriam Tuffery ont transformé le plus vieux fabricant français de jeans, qui résistait aux vents du commerce mondial, en exemple du Fabriqué en France en partant de la ressource locale, la laine d'ici remplaçant le coton du bout du monde. En plus de continuer à récolter la matière première dans les Cévennes, l'Atelier Tuffery accueille depuis peu son propre élevage de mérinos, sur le causse Méjean, afin d'améliorer la qualité de la laine. 

Julien Tuffery a relancé, avec sa compagne Myriam, le plus vieux fabricant de jeans français avec une matière première issue des causse et des Cévennes • François Desmeures

"Dans ce département, qui ne remplit pas le Stade de France, on envoie des jeans partout sur la planète". Julien Tuffery n'est pas peu fier de cette phrase, et pour cause : l'arrière-petit-fils de Célestin Tuffery a fait du magasin de son ancêtre à Florac, en Lozère, une entreprise florissante, qui valorise les ressources locales sur un marché dont les coûts de production auraient dû le disqualifier : l'accessoire de mode le plus porté au monde, le jean Denim.

La boutique de Florac avec, en transparence, l'atelier de confection  • François Desmeures

En 1892, son aïeul avait l'ambition d'habiller en bleu de travail solide les ouvriers qui construisaient la ligne de chemin de fer entre Sainte-Cécile-d'Andorge et Florac. Puis, les descendants ont fait vivre l'entreprise, avec un âge d'or dans les années 50, avant qu'elle ne tombe de 60 à 3 salariés à l'époque de la "mondialisation heureuse", à partir des années 80, qui a vu le textile partir en Asie, en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient. Coût, matériaux, transport… Les Cévennes semblaient alors bien loin des enjeux de l'économie mondiale.

Dans l'atelier de confection de la manufacture • François Desmeures

"C'est 'classe' les Cévennes, contredit Julien Tuffery. Mais, pendant très longtemps, on se heurtait à des problèmes économiques. Aujourd'hui, c'est devenu un levier formidable de transparence, de tradition historique et d'enracinement comme gage de qualité. Et qu'on envoie un jean à Alès ou Melbourne, c'est aussi facile. Aujourd'hui, ce n'est plus un frein économique." C'est que l'Atelier Tuffery a su développer, parler et faire parler de son modèle, l'exploitation de ressources "à moins d'une journée de voiture de Florac", une irréprochabilité des produits vendus et un projet qui fait sens pour tout consommateur qui voit la relocalisation de la production comme un vecteur important de développement et d'équilibre des territoires.

L'atelier de découpe de la manufacture Tuffery à Florac • François Desmeures

"Nos racines sont ici, et ce pour les 300 prochaines années, optimise Julien Tuffery. La croyance qui consistait à dire que c'est une moins-value d'être en ruralité, ce n'est plus le cas", lance celui qui espère que "les enjeux du Made in France se retrouvent dans l'élection présidentielle. Ici, il suffirait qu'1 % des Français achètent du Made in France pour qu'on crée rapidement 2 000 emplois." Tous les consommateurs n'en ont évidemment pas les moyens dans un monde qui a fait croire qu'un jean à moins de 10 € était un tarif normal. Car en France, "75 % du coût de revient" reste la main d'œuvre.

François Desmeures

Si le secteur représente un tel coût, autant que les salariés s'épanouissent dans leur travail pour que le résultat s'en ressente. "On ne cherche que des personnalités, et on forme en interne", détaille Julien Tuffery. Y compris des ouvriers qui n'avaient jamais touché une machine à coudre de leur vie. "On cherche de belles personnes, qui sont formées pendant deux ans et demi. Les deux tiers de l'équipe n'étaient pas en Lozère il y a dix ans." Aujourd'hui, ils sont 44 à travailler pour l'entreprise. 

La pose de boutons sur les jeans est la seule manipulation automatisée • François Desmeures

Alors, après le rachat en 2016, Julien et Myriam Tuffery ont agrandi leur site en 2020, mené des travaux en 2023 et vécu un nouvel agrandissement à l'automne dernier. "Cela faisait 60 ans que la manufacture était 'germinalesque'. Mais, pourquoi il ne serait pas agréable de travailler en atelier ?" Désormais, celui-ci est en transparence du magasin de Florac, derrière des baies vitrées que le patron des lieux est heureux d'ouvrir pour montrer aux visiteurs l'authenticité de sa production.

Julien Tuffery explique les étapes de la fabrication d'un jean • François Desmeures

"On a internalisé toute l'échelle des valeurs, explicite Julien Tuffery. Depuis le travail sur la matière, afin de trouver un lien entre la forme et l'utilisation des matières. Cela fait dix ans que c'est un travail énorme." Car Tuffery a aussi été marque fabricante ou blanche, travaillant pour d'autres marques. Ce qui condamnait irrémédiablement l'entreprise au milieu de toiles de jean en coton "de Chine, d'Inde, du Pakistan, de la Turquie ou du Bangladesh"

François Desmeures

Si dans ses textiles, Tuffery a introduit du lin de Normandie ou du chanvre du Tarn, la laine locale des élevages cévenols et surtout des deux causses lozériens (Méjean et Sauveterre) reste la matière première principale, avec 15 tonnes prélevées grâce au savoir-faire des tondeurs. Soit trois alternatives au coton que Tuffery marie, à proportion variable, en fonction du vêtement attendu.

L'élevage mérinos de l'Atelier Tuffery est situé sur le causse Méjean • François Desmeures

La laine, "c'était auparavant le modèle économique du causse", rappelle Julien Tuffery. Le pastoralisme est resté, mais les ovins ont été sélectionnés pour la viande ou le lait et non plus pour la qualité de leur laine. "On valorise presque un 'déchet' de l'agriculture locale, regrette le chef d'entreprise. Les races Lacaune ont une laine plutôt longue, fine et frisée." Et l'Atelier Tuffery souhaite en améliorer la qualité, tout en gardant la main sur la chaîne de production. D'où l'implantation d'un troupeau de 300 mérinos sur des terres de la famille maternelle de Julien Tuffery, sur le causse Méjean, avec un couple de bergers salariés. Un parmi la "trentaine de métiers différents" de l'entreprise. 

Julien Tuffery montre le type de laine que produit la race mérinos • François Desmeures

"En entrée de tissage, ma bobine coûte trois fois plus cher que de la laine australienne", constate Julien Tuffery. La solution : "On ne fabrique jamais ce qu'on n'est pas sûrs de vendre". Les pièces sont donc limitées en nombre pour chaque collection, en attendant de voir quelles tendances se dégagent. L'autre solution à long terme, donc, c'est la production de sa propre laine. "La sélection des agnelles prendra trente ans", pense Julien Tuffery afin d'optimiser le type de laine attendu. Le troupeau doit monter jusqu'à 500 bêtes "au moins", chacune apportant environ 2,5 kg de laine.

En couple, Fiona et Florian s'occupent du troupeau de 300 brebis • François Desmeures

Fiona et Florian président à la destinée du troupeau, après une expérience dans les Cévennes gardoises, à Dourbies, puis dans le Vercors. L'élevage est guidé par un principe : "Laisser les brebis dehors toute l'année". À la belle saison, sur le causse Méjean - les mérinos démontrent cette année qu'elles savent se nourrir de végétaux plus secs que les Lacaune, explique d'ailleurs Fiona - et en hiver, dans les vignes bio du mas de Janiny, à Saint-Bauzille-de-la-Sylve (Hérault). "Si, à terme, on arrive à associer viande et laine, on peut s'en sortir", se projette Julien Tuffery. Des cultures céréalières se sont également installées sur la propriété issue de la mère de l'entrepreneur, "car on n'a pas besoin de faire du fourrage", du fait de la vie en plein air du troupeau. 

Les paysages captivants du causse Méjean • François Desmeures

Retour dans l'atelier, après 300 mètres de dénivelé en une quinzaine de kilomètres. "Il faut deux heures de travail pour faire un jean, explique Julien Tuffery, avec au moins 70 étapes". Et, surtout, les ouvriers apprennent chaque geste, de façon à ne pas rester bloqués sur le même poste, à pouvoir remplacer n'importe quel collègue absent... et à trouver du sens à son travail. "Pour rendre ce métier passionnant, résume le patron de l'Atelier. Et, toutes les semaines, la production change, ce qui exige évidemment un temps de réglage des machines. En mono-tâche, on sortirait trois fois plus de pantalons. Mais on aurait bien plus de turn-over dans les équipes." Alors qu'à l'Atelier Tuffery, on semble pratiquer la convivialité dans les rapports sociaux. 

Dans l'atelier de confection de Tuffery à Florac • François Desmeures

De fil en aiguille - sans mauvais jeu de mots - la marque a reconquis une notoriété à la hauteur de son engagement. Alors que son modèle économique impose la vente directe. "On vend à 85 % en France, et 15% à l'export." 30 000 colis environ partent chaque année de Florac, ce qui, soit dit en passant, assure la survie de La Poste locale. Les 150 références de l'Atelier Tuffery parcourent les pays du monde car la première boutique, en chiffre d'affaires, c'est le site internet de la marque.

Fabrication de poches arrière de jeans • François Desmeures

Puis viennent le magasin-manufacture de Florac, la boutique de la rue des Blancs-Manteaux à Paris, et celle du boulevard du Jeu-de-Paume à Montpellier. Enfin, les magasins pop-up, qui font l'événement dans une ville pendant quelques jours. Après Millau en début d'année, c'est Alès qui accueillera l'Atelier Tuffery, du 15 au 19 septembre, à la Vitrine, place de l'Abbaye. Puis, du 8 au 10 octobre, la fabrique lozérienne exposera son savoir-faire sur la place aux Herbes d'Uzès. Nul doute que Julien y évoquera les 60 kilomètres de toile utilisés chaque année, ou encore le "bonheur d'entreprendre ici", entre causses et Cévennes. Où, paradoxalement, la connexion au monde qu'autorise Internet permet de valoriser les richesses locales, même dans l'une des régions les moins habitées de France.

La collection vintage Tuff's • François Desmeures

Julien Tuffery dans la région où il a "le bonheur d'entreprendre" • François Desmeures

La devanture de la boutique-manufacture située dans la zone d'activités de Florac • François Desmeures

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