À gauche du cordon formé par les compagnies du 2e REI, Tapanar ne tient pas en place. Deux militaires s’emploient à maintenir la mascotte du régiment à son emplacement. Il est le seul à s’autoriser quelques pas de côté dans la géométrie impeccable de cette prise d’armes.
Défilé millimétré
Les compagnies gagnent la piste une à une en chantant, puis s’immobilisent sur le sable. Pas celui d’El Moungar mais celui des Arènes de Nîmes. Fusils dressés sur la poitrine, képis blancs et épaulettes rouges, les légionnaires forment de longues lignes jusqu’au pied des gradins. La garde au drapeau avance jusqu’au centre de la piste.
À 19 heures, les présentations militaires lancent la cérémonie. Les honneurs au drapeau précèdent l’arrivée des autorités. Le général de brigade Christophe Passerat de La Chapelle, qui commande la Légion étrangère, passe les troupes en revue.
Le général Stève Carleton, commandant la 6e brigade légère blindée, assiste à la cérémonie aux côtés du colonel Nathanaël Ponticelli, chef de corps du 2e REI, ce régiment installé à Nîmes et profondément lié à la ville. Le colonel Ponticelli en a pris le commandement le 26 juin. Il célèbre donc son premier El-Moungar dans cette fonction.
Plusieurs militaires sont appelés au centre de la piste pour recevoir une décoration. Après la lecture de l’ordre du jour, un jeune lieutenant raconte de mémoire le combat d’El-Moungar. Son récit plonge les arènes au 2 septembre 1903, lorsque les légionnaires de la 22e compagnie montée du 2e Étranger furent attaqués alors qu’ils escortaient un convoi dans le Sud-Oranais.
L’an dernier, la commémoration s’était déroulée au quartier Colonel-de-Chabrières. Cette fois, le régiment retrouve les arènes. Depuis les gradins, le public assiste aux honneurs, aux décorations et au défilé des compagnies.
La cérémonie intervient alors que le régiment est placé sous une alerte opérationnelle immédiate. Depuis le 1er juillet, le 2e REI constitue le noyau d’un bataillon de la force de réaction alliée de l’Otan, susceptible d’être déployé sous 48 heures.
En fin de soirée, les compagnies quittent leur formation pour le défilé final. Les honneurs au drapeau referment la cérémonie quelques minutes plus tard. Sur le sable, chacun aura tenu sa place jusqu’au bout, ou presque. Tapanar, lui, n’aura pas vraiment tenu le garde-à-vous.
La bataille d'El Moungar
Au début du siècle dernier, l’armée française pacifiait le Sud Oranais où régnait la plus grande insécurité. En particulier, la zone située en bordure de la frontière marocaine était parcourue par les bandes d’un chef redoutable nommé Bou Amama, lequel réunissait sous sa bannière plusieurs milliers de pillards.
A la fin du mois d’août 1903, la capitaine Vauchez commandant la compagnie montée du 2e régiment étranger, reçoit l’ordre de participer à la protection du convoi périodique destiné à ravitailler Banni Abbès, poste situé assez loin dans le Sud. Ce convoi comprenant au total 3 000 chameaux était fractionné en plusieurs échelons.
Le capitaine Vauchez avec sous ses ordres les 3e et 4e sections de la 22e compagnie renforcée par un peloton de 30 spahis, prend à son compte le 2e échelon composé de 572 chameaux chargés.
Le 2 septembre, vers 9 heures du matin, le convoi, étiré sur près de 2 km, débouche sur la plaine d’El Moungar, situé à environ 70 km de Colom Béchar. Une grande halte y est prescrite, la colonne étant en marche depuis 3 heures du matin. La compagnie forme les faisceaux, les mules sont entravées, puis chacun commence à s’affairer aux tâches habituelles après que les sentinelles aient été mises en place.
Soudain, plusieurs coups de feu sont tirés depuis un mouvement de terrain situé 600 m à l’Est. Les légionnaires courent aussitôt aux faisceaux et se mettent en formation de combat, cherchant à protéger les bêtes et leur chargement, les spahis se rangent à leur côté. Les dissidents, bientôt au nombre d’un millier, ouvrent un feu intense de toutes leurs armes, provoquant la débandade des chameaux et les premières pertes de la compagnie.
Le lieutenant Selchauhansen, jeune officier danois qui avait l’autorisation de servir à la Légion, commandait la 3e section, située le plus à l’Est et déjà très éprouvée par le feu adverse.
L’ennemi utilisant habilement le mouvement désordonné des chameaux affolés, essaye alors de déborder par le Sud dans le but d’encercler la position. Afin de dégager la compagnie, le lieutenant Selchauhansen lance une contre-attaque à la baïonnette en se plaçant à la tête des survivants de sa section. Les pertes sont rapidement importantes et le lieutenant tombe à son tour. Il interdit à ses hommes de lui porter secours, mais ces derniers se feront tuer sur son corps pour empêcher l’ennemi de venir le mutiler.
Le capitaine Vauchez s’élance en avant et fait charger la 4e section mais un tir très dense arrête l’élan des légionnaires qui subissent des pertes élevées. Le capitaine lui-même est blessé à la poitrine mais il continue d’assurer le commandement. Les dissidents, de plus en plus nombreux, parviennent alors à encercler presque complètement la position. Devant cette situation désespérée, le capitaine fait alors replier les survivants vers un ravin peu profond, position plus favorable, en se couvrant par des feux de salve, pendant que le sergent-major, aidé de quelques légionnaires valides, réussit à dégager les abords immédiats par une contre-attaque audacieuse.
Le capitaine Vauchez, décidé de se défendre jusqu’à la mort, organise la position. Il place au centre, les morts et les blessés très graves. Il fait échelonner à plat ventre des deux côtés du ravin les blessés en mesure de se servir de leurs armes, et répartit également des deux côtés le personnel encore valide. Il est plus de midi et les légionnaires se battent sous un soleil écrasant, sans n’avoir pu ni boire ni manger depuis le lever du jour.
Les dissidents continuent de s’infiltrer pour achever l’encerclement du détachement, profitant du moindre mouvement de terrain et des déplacements des chameaux livrés à eux-mêmes. Le feu continue, intense de leur part, mais plus judicieusement réglé chez les légionnaires dont les munitions s’épuisent. Le combat dure encore plusieurs heures sans que l’ennemi puisse entamer la position défendue par les légionnaires.
Enfin, avant la nuit, l’arrivée d’une colonne de secours met en fuite les partisans de Bou Amama et permet de soigner les blessés, de réconforter les survivants et de s’occuper des morts.
Le capitaine Vauchez qui pendant toute la durée du combat n’avait laissé paraître aucune souffrance, n’ayant de soucis que celle de ses légionnaires, succombe à ses blessures le 3 septembre à midi. Le lieutenant Selchauhansen meurt le 4 septembre. Héros adoré par sa section, il demeure l’une des plus belles figures de jeune officier de légion. La 22e compagnie a perdu ce jour-là 36 morts, dont 2 officiers et 47 blessés.
Un monument a été élevé par la suite sur l’emplacement du combat. Les légionnaires qui l’ont construit y ont gravé l’inscription suivante :
« Ici ont combattu pendant 8 heures, contre les dissidents marocains, 113 légionnaires de la 22e compagnie montée du 2e régiment étranger. Deux officiers, le capitaine Vauchez et le lieutenant Selchauhansen, atteints mortellement, 34 tués et 47 blessés sont le témoignage impérissable de leur exemplaire et héroïque conduite ».