Après plus de six décennies d’attente, les familles de Harkis du camp de Saint-Maurice-l’Ardoise entrevoient enfin un lieu où leur histoire leur survivra. Ce jeudi 29 octobre, le projet du futur mémorial est dévoilé à une date symbolique : le 64ᵉ anniversaire de l’ouverture du camp à Saint-Laurent-des-Arbres. Porté par l’agglomération du Gard rhodanien, il représente un budget prévisionnel de 3,53 millions d’euros, avec une pose de la première pierre annoncée pour 2027.
La cérémonie a commencé par une intervention de l’historienne Fatima Besnaci-Lancou, suivie d’un dépôt de gerbes. Elle s’est poursuivie au Forum de Laudun-l’Ardoise, où les discours ont précédé la présentation du projet par les architectes. Après des décennies de mobilisation, les familles ont découvert les contours d’un lieu attendu pour que leur histoire se transmette.
« Leur présence est restée presque invisible »
Devant la stèle, Fatima Besnaci-Lancou revient sur la vocation initiale du camp : un lieu de transit. Ici, des milliers de personnes sont entassées dans une enceinte militaire conçue pour 400 occupants. Des tentes sont aussi dressées au Château Lascours. L’hiver 1962-1963 impose le froid, le mistral, la boue et la promiscuité.
« Pour beaucoup, ce qui devait être une étape provisoire devient une attente qui se prolonge », souligne l’historienne. En 1964, le camp devient une « cité d’accueil ». Les dernières familles partent en 1976.
L’historienne rappelle aussi l’une des pages les plus douloureuses de cette histoire : la mort de plusieurs dizaines d’enfants. Au cimetière de Rossignac, près du camp, reposent des enfants et un adulte. « Pendant longtemps, leur présence est restée presque invisible », souligne-t-elle. Pour Fatima Besnaci-Lancou, présidente du conseil scientifique et culturel du mémorial, ce lieu devra raconter les parcours des familles et permettre « à cette mémoire longtemps fragmentée de trouver sa juste place ».
« Votre parole mérite d’être entendue »
Au Forum, Ghislaine Paradis, première adjointe du maire de Laudun-l'Ardoise, Ludovic Di Rollo, rappelle les conditions d’accueil : les clôtures, les miradors, puis les contrôles, les restrictions de sortie et le couvre-feu. « À leur arrivée, elles [les familles] ont découvert une réalité bien éloignée de l’accueil auquel elles pouvaient légitimement aspirer », souligne-t-elle. Pour l’élue, le projet engage une responsabilité collective. Aux familles de Harkis, elle adresse ces mots : « Votre histoire mérite d’être connue et entendue. Votre mémoire mérite d’être honorée. »
La maire de Saint-Laurent-des-Arbres, Sylvie Barrieu-Vignal, souligne la place des familles dans la vie locale. « Un mémorial ne doit pas seulement nous rappeler ce qui s’est passé, il doit aussi nous inviter à réfléchir à ce que nous voulons transmettre », affirme-t-elle.
Un projet porté par l’agglomération du Gard rhodanien
Christophe Serre, président de l’agglomération du Gard rhodanien, rappelle les années de travail nécessaires à la concrétisation du mémorial. Il salue l’impulsion donnée par son prédécesseur, Jean-Christian Rey. Le président insiste sur la contribution des familles dont les témoignages nourrissent le projet. « C’est un récit construit avec eux », souligne-t-il. Il annonce une première pierre en 2027, qui préfigurera le démarrage des travaux.
Nathalie Nury, vice-présidente du Département du Gard et maire de Roquemaure, rappelle que son père dénonçait les conditions de vie au camp. « Tout le monde n’a pas cette chance d’avoir eu des parents qui ont écouté et qui ont parlé », souligne-t-elle, confirmant le soutien financier du Département. Représentant Carole Delga, le conseiller régional Fabrice Verdier réaffirme l’engagement de l’Occitanie pour la transmission et contre les discriminations : « La mémoire est une responsabilité. » Fatiha Gasmi, de l’Association nationale des rapatriés anciens combattants d’Afrique du Nord (ARACAN), honore les hommes qui ont servi la France : « Cette mémoire est désormais une mémoire nationale. » Elle assure également : « L’État se tient à vos côtés. »
Hacène Arfi, près de quarante ans de combat
Au fil des interventions, l’engagement d’Hacène Arfi reçoit un hommage appuyé. Ghislaine Paradis l’invite à la rejoindre et à recevoir les applaudissements de l’assemblée. Fabrice Verdier salue également sa mobilisation, tandis que Nathalie Nury rappelle sa ténacité à défendre le mémorial depuis des années avec les associations.
Pour le président de Coordination Harka, dont la famille a été la dernière à quitter le camp, cette présentation représente « l’aboutissement d’un long combat ». « J’avais 23 ans », confie-t-il en évoquant ses débuts en tant que militant de la cause des Harkis. Pendant près de quarante ans, il a rencontré des maires, des députés, des ministres et des présidents de la République pour que cette histoire trouve un lieu où se transmettre.
Un film, une frise et une maquette pour comprendre
Après les discours, les architectes dévoilent le projet du groupement conduit par l’agence Ocam, associée au cabinet Initial. Le futur mémorial prendra place à proximité immédiate du camp, toujours occupé par l’armée, en bordure de la route départementale menant à Laudun-l’Ardoise. Sur un site aménagé de 7 500 m², les architectes ont imaginé un lieu « modeste, sobre, digne ». Des silhouettes de Harkis et des scènes de vie apparaîtront en photogravure sur les murs. Le programme prévoit 150 m² d’espace d’exposition. Un film immersif de cinq minutes introduira l’histoire des familles, tandis qu’une grande frise chronologique retracera celle du site, de 1939 jusqu’à l’ouverture du mémorial.
Au centre de l’exposition, une maquette interactive du camp permettra d’en comprendre l’organisation. Onze points d’interaction et un écran tactile accompagneront cette découverte. Des bornes donneront également accès à des contenus historiques et aux archives de l’INA. Deux baraquements seront évoqués : un logement et une salle de classe. Cantine en fer, poêle, table en formica et pupitres restitueront le quotidien, avec des ambiances sonores et des projections de silhouettes. Le logement s’observera depuis l’extérieur.
Mille mètres carrés pour cheminer parmi les témoignages
La visite se prolongera dans un parcours mémoriel extérieur de 1 000 m². Au milieu d’un jardin planté d’essences locales, dix piliers de mémoire porteront des photographies et des témoignages, en français et en anglais. Des dispositifs permettront d’écouter les voix des anciens habitants. « Le jardin, c’est la liaison entre le lieu de mémoire et le lieu de transmission », explique l’équipe.
Au bout du parcours, près de la route, quatre grands murs inclinés entoureront la stèle existante. Leur géométrie évoquera la précarité et l’instabilité, dans un béton teinté dans la masse, volontairement sobre. « C’est aussi quatre murs tournés vers le ciel et aussi l’espoir », souligne l’un des concepteurs. L’ouverture est envisagée en 2028. D’ici là, les familles sont invitées à confier leurs photographies, leurs archives et leurs témoignages. « Ce mémorial, c’est surtout le vôtre », rappelle l’équipe.
Des financements publics sollicités
Le coût prévisionnel atteint 3 528 982 euros. L’agglomération sollicite l’État pour 40 %, soit environ 1,41 million d’euros. La Région et le Département sont chacun sollicités pour 20 %, soit près de 705 796 euros. L’agglomération prévoit les 20 % restants en autofinancement.