Publié il y a 47 min - Mise à jour le 14.09.2026 - NJ - 6 min  - vu 501 fois

FAIT DU SOIR Racket, agressions et insultes : le calvaire du cafetier sommiérois

Le cafetier sommièrrois affirme vivre un calvaire depuis 2024 (photo NJ).

Le gérant du Bridge Pub à Sommières déclare avoir été victime d’une extorsion, de plusieurs agressions, de menaces et d’insultes homophobes. Après avoir longtemps gardé le silence et vécu dans la peur, il décide aujourd’hui de parler.

« C’était un rêve dans un joli village gardois. C’est devenu un cauchemar, mais j’en suis un peu responsable parce que j’ai gardé le silence. » Quand en 2024 Esteban* décide d’ouvrir son bar à Sommières, il n’imagine pas l’enfer qu'il s’apprête à vivre. Avec son compagnon Frédéric, ils reprennent l’ancien café du commerce situé en bordure du Vidourle. Le couple transforme le lieu et la déco, avec tapis rouges, sièges en velours et un magnifique lustre au plafond. Une offre différente de ce qui se fait traditionnellement dans cette commune de 5 000 habitants. « Le Bridge Pub, je ne l’ai pas créé seulement pour moi : je l’ai imaginé pour tous, comme un lieu chaleureux, élégant et ouvert à chacun. Ce lieu appartient pleinement à la vie de Sommières. »

Mais ce nouveau départ professionnel et personnel aurait rapidement basculé. Esteban déclare avoir été victime, en mai 2024, d’une extorsion. « On m’a fait comprendre qu’il fallait que je paie pour ma sécurité. On est venu me chercher. J’étais à l’arrière d’une voiture et j’avais peur. J’ai remis 30 000 euros. Après avoir reçu un coup et perdu connaissance, je me suis réveillé au petit matin dans un terrain vague à Frontignan. » Selon son récit, les violences se poursuivent. En juin 2024, Esteban déclare avoir été agressé à l’arrière de l’établissement et avoir eu plusieurs dents cassées.

« Crève en enfer, sale pédé »

Son ami Olivier lui vient alors en aide ; il tient aujourd’hui à l’en remercier. Le 14 septembre, une très grave agression éclate à l’intérieur du Bridge Pub et un client reçoit un coup de couteau. Le cafetier précise qu’il n’était pas visé et qu’il n’avait jamais été menacé par les auteurs de cette agression. À la suite de ces faits, le Bridge Pub doit fermer pendant environ huit à neuf semaines. Esteban estime que son orientation sexuelle nourrit une partie des insultes et des menaces qu’il reçoit. « On me traite de PD, de pédale. Je suis homosexuel, mais je ne suis coupable de rien. »

Il rapporte également un conflit persistant avec des personnes liées à un établissement voisin. Ces faits ont fait l’objet de plaintes et de démarches auprès des autorités et restent soumis à l’enquête et à la contradiction. Le 17 décembre 2024 marque le traumatisme le plus grave de son parcours. Esteban déclare avoir été abordé de nuit par plusieurs individus, visé par des insultes homophobes, frappé au sol, aspergé d’un produit inflammable puis brûlé. Il rapporte notamment avoir entendu : « Crève en enfer, sale pédé. »

«Cette nuit-là, j’ai cru mourir brûlé vif »

Pour lui, ces paroles ne laissent aucun doute sur le caractère homophobe de l’agression. Il affirme ne devoir sa survie qu’à un réflexe : se jeter dans le Vidourle pour éteindre les flammes. Les brûlures du deuxième degré auraient atteint environ 30 % de son corps. Une expertise médico-légale réalisée par un médecin légiste a depuis confirmé la nature et l’étendue de ces lésions.  Cette nuit ouvre une période de près de trois mois de soins et laisse un traumatisme durable. «Cette nuit-là, j’ai cru mourir brûlé vif. Depuis, le feu me terrorise, je me réveille plusieurs fois par nuit et cette scène revient sans cesse. J’ai survécu, mais cette nuit a bouleversé mon corps, mon esprit et toute ma vie. »

Dans un premier temps, Esteban parle d’un accident domestique. Il explique avoir eu peur des conséquences, de perdre son commerce et de mettre ses salariés en danger. À force de répéter cette version, il dit avoir essayé de s’en convaincre lui-même. Depuis ce 17 décembre, il n’a plus marché dans les rues de Sommières et il ne se rend que dans son bar. « Je ne suis même plus rentré chez moi depuis ce jour. Je ne voulais pas franchir le pont et maintenant mon logement est squatté par un homme que je n’arrive pas à faire partir. Au départ, j’ai tout simplement voulu l’aider. Je suis comme ça : j’ai toujours aidé mon prochain. »

Un traumatisme crânien et une commotion cérébrale

Des agressions dont les dégâts ne sont pas que physiques. « Mon compagnon, qui a aussi été menacé, a décidé de partir du jour au lendemain et sans prévenir ni laisser de nouvelles. Avec le temps, je me dis qu’il a bien fait de partir. Il a pris la meilleure décision de sa vie, mais il aurait dû rester loyal envers moi », explique Esteban. En 2026, de nouveaux épisodes ravivent sa peur. Le 15 juillet, il déclare avoir été agressé à proximité du Bridge Pub. Les éléments médicaux font état d’un traumatisme crânien et d’une commotion cérébrale.

Il rapporte également des insultes homophobes et des menaces visant sa personne et son établissement. Le 22 juillet, lors d’un spectacle de transformistes qui attire, selon lui, plusieurs centaines de personnes, de nouvelles menaces de mort et insultes homophobes auraient été proférées. Esteban affirme que certaines de ces menaces ont été prononcées devant des agents de la police municipale présents sur les lieux, qui auraient ainsi été directement témoins de la scène. « À la suite du spectacle de transformistes, il m’a été indiqué que je ne pouvais plus organiser d’événement dans mon établissement jusqu’à nouvel ordre. » Le 26 juillet, le Bridge Pub ferme provisoirement.

« J’ai peur des représailles pour lui  »

Dans la nuit du 26 au 27 juillet (vers 0h40), un rassemblement menaçant se forme encore à proximité et nécessite l’intervention des forces de l'ordre avec une vingtaine de gendarmes. Esteban quitte alors les lieux pour passer la nuit à l’hôtel. Le 5 août, la municipalité émet un avis défavorable à toute nouvelle animation sur la voie publique jusqu’à nouvel ordre. Pour le gérant, cette décision entraîne l’annulation de plusieurs rendez-vous estivaux et aggrave les difficultés économiques d’un établissement déjà éprouvé par les fermetures et le départ de salariés inquiets.

Dernièrement, Esteban a été convoqué en audition libre à la gendarmerie de Calvisson au sujet de l’agression de Nathan, un témoin des violences du 15 juillet. Il affirme être intervenu pour le protéger, mais dit avoir eu le sentiment que l’audition cherchait à retourner la situation contre lui. « J’ai seulement voulu aider Nathan. Me retrouver ensuite mis en cause a été l’épreuve de trop. Je me suis senti humilié par le comportement et les propos de l’enquêteur. En partant, je lui ai dit que je détestais son comportement. Pour moi, c’était inacceptable. »

«  Je ne partirai pas »

Après des années de peur et de silence, Esteban dit avoir changé d’attitude. Il a multiplié les plaintes et les démarches auprès de la gendarmerie. Ses avocats, Maître Abdellatif Karzazi et Maître Romain Floutier, l’accompagnent dans ses démarches pénales, civiles et commerciales. « J’ai peur des représailles pour lui. Nous n’avons pas eu de retour de nos dernières plaintes. Ce qui se passe n’est pas normal. Nous faisons face à des individus qui disent : “Je n’en ai rien à foutre de la gendarmerie, c’est moi qui les fais travailler.” Cela dépasse l’entendement et il faudra que l’on ait des réponses », s’insurge Maître Karzazi, le conseil du cafetier. 

Esteban a également sollicité France Victimes, SOS Homophobie et le RAVAD (Réseau d’Assistance aux victimes d’agression et de discrimination).  Ces associations l’aident et l’accompagnent dans ses démarches juridiques, ainsi que dans la recherche d’un soutien psychologique. « Maintenant, cela suffit. Je ne veux plus me laisser faire. Je veux que les faits soient examinés, que les différentes versions soient confrontées et que des réponses soient apportées. Mais je ne partirai pas. Je veux dire aux Sommiéroises et aux Sommiérois combien j’aime profondément leur ville. Je n’ai jamais voulu salir Sommières ni dresser ses habitants les uns contre les autres. J’ai choisi ce village pour sa beauté, son histoire et sa chaleur humaine. Je tiens également à remercier Pierre Martinez, ancien maire de Sommières, pour son écoute depuis 2024, sa bienveillance et sa présence encore aujourd’hui à mes côtés. »

Un livre en préparation

Le cafetier demande également de l’aide et des explications à la municipalité de Sommières. Malgré plusieurs courriers, il affirme ne pas avoir obtenu le rendez-vous qu’il sollicite depuis des mois. L’Hôtel de Ville ne se situe pourtant qu’à une trentaine de mètres du Bridge Pub. Esteban tient toutefois à distinguer la municipalité des agents de la police municipale, dont il salue l’écoute, la présence et le soutien. « Je remercie de tout mon cœur les responsables et les agents de la police municipale. Grâce à leur présence, j’ai pu retrouver un peu de sécurité dans les moments où la peur prenait toute la place.»

Malgré l’isolement et les épreuves, Esteban s’accroche. Il parle, écrit et rassemble ses documents. Cette démarche est devenue pour lui une forme de thérapie et le commencement d’une reconstruction. En 2024, il a commencé l’écriture d’un livre qui compte aujourd’hui environ 250 pages et qu’il prévoit d’achever d’ici un an. Son titre résume le sens de son combat : « Je ne t’enlèverai jamais ta vie, mais n’enlève pas la mienne non plus. » Il veut y raconter son parcours et l’histoire d’une violente intolérance survenue, selon lui, au cœur d’un joli village gardois.

* Le prénom a été changé à la demande de l’intéressé.

Contacté, le maire de Sommières n’a pas répondu aux sollicitations d’Objectif Sud.

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Norman Jardin

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