Le foin de Crau représente un rôle majeur pour l'agriculture des Bouches-du-Rhône et du Pays d'Arles en particulier. Il est cultivé sur près de 13 500 ha dont 10 000 en AOP dans un triangle situé entre Arles, Salon-de-Provence et Fos-sur-Mer. On appelle la Crau verte ces prairies irriguées de manière gravitaire avec l'eau provenant de la Durance et du barrage de Serre-Ponçon qui stocke l'eau et la neige des Alpes quand elle fond.
Ce système ingénieux de canaux, dont le principal est le canal de Craponne datant du XVIe siècle, permet l'agriculture dans cette plaine qui ne serait autrement qu'un désert, à l'image de la Crau sèche voisine, une steppe semi-aride que l'on peut découvrir dans la réserve naturelle nationale des Coussouls-de-Crau.
Une culture stratégique pour tous
L'arrosage gravitaire des prairies est la plus ancienne des techniques utilisées par l'homme. La prairie est submergée pendant quelques heures, le temps que l'eau descende en bout de parcelle. La période d'irrigation dure 7 à 9 mois. Elle débute courant mars et se termine en octobre et se fait selon la répartition des tours d'eau entre producteurs. Elle permet non seulement de produire trois récoltes de foin par an, mais également de recharger la nappe phréatique de Crau qui alimente en eau potable plus de 300 000 personnes, avec un chargement maximum lors des périodes d'arrosage. 70 % de l'eau inondant les prairies retombe dans la nappe ! Celle-ci ne manque pas d'eau l'été quand ailleurs, c'est souvent le cas. Une grande chance pour ce département des Bouches-du-Rhône.
Après plusieurs années difficiles, avec des prix couvrant tout juste les frais des agriculteurs, la saison 2026 s'annonçait plutôt meilleure pour les producteurs de foin de Crau. Les mercuriales donnaient ces derniers jours la tonne de foin HT autour de 260 €, contre 180 € en moyenne l'an dernier. Une embellie espérée. Certains producteurs ont même vendu en juin moins cher que 180 € la tonne pour se séparer de leurs stocks, comme le souligne Didier Tronc, président du comité du foin de Crau qui rassemble environ 300 producteurs : « J'ai dû brader mon dernier foin à 130 € en juin. Je devais faire de la place pour la nouvelle récolte. »
À ces prix, ne faut-il pas changer carrément de production ? Quelques-uns se sont lancés par exemple ces dernières années dans la plantation d'amandiers, culture plus rentable liée à une forte demande, ce qui soulève des inquiétudes pour l'avenir de ce territoire et l'approvisionnement de la nappe. En effet, l'arboriculture également présente dans la Crau pompe dans les réserves souterraines au lieu de les remplir comme le fait la culture du foin.
Malgré l'irrigation, les conditions climatiques de cette année ont eu des conséquences sur la production. « Nous avons bénéficié de pluies au printemps et d'une bonne première coupe. Pour la seconde coupe, le foin a souffert des grosses chaleurs, avec des nuits à 26 degrés, voire plus. L'herbe pousse moins dans ces conditions même si nous disposons de la réserve agricole du barrage de Serre-Ponçon pour alimenter l'été nos canaux d'irrigation. Nous n'avons pas connu de restrictions d'usage. On a moins souffert que dans beaucoup d'autres régions en France ne disposant pas d'irrigation. Cependant, la récolte de la seconde coupe est en baisse d'environ 30 %. La troisième coupe a été encore pire avec moins de rendements et une mauvaise qualité. Au total, nous avons une baisse de la production sur les trois coupes d'environ 20 %. »
« C'est un mauvais calcul de spéculer »
Concernant la vente, elle ne s'est pas emballée de suite. Septembre a été plutôt calme. Les ventes ont réellement démarré en octobre à des prix enfin rémunérateurs, de l'ordre de ce qu'ils étaient en 2020. « Nous conseillons de vendre entre 250 et 260 € la tonne de foin, mais chacun est libre. Bien sûr, il y a toujours une petite minorité qui spécule, car il manque de fourrage partout. Certaines régions en France ont enregistré des pertes de production de l'ordre de 50 % cet été. J'ai entendu dire que du foin de mauvaise qualité s'était vendu 400 € la tonne. C'est de la folie ! Si vous vendez 300 € ou plus à des agriculteurs sinistrés, ils ne reviendront pas vers vous, sauf nouvel épisode de sécheresse. Si on veut conserver notre clientèle, c'est un mauvais calcul. Au comité du foin de Crau, nous déconseillons fortement de tels prix, car il faut penser à moyen et long terme. »
Cette tentation serait encore accentuée avec les besoins locaux nouveaux apparus après l'épisode cévenol des 19 et 20 octobre. « Nous avons été sollicités par la communauté d'agglomération ACCM qui cherche du foin pour les manadiers. Mais le foin est déjà pas mal parti, et puis nous avons eu de la perte, nous aussi, avec l'eau qui a inondé les hangars de stockage jusqu'à un mètre d'eau de hauteur parfois. »
Des prairies et des hangars inondés
Une cinquantaine de producteurs de foin se sont déjà manifestés la semaine dernière auprès du comité. Les experts sont en train de passer estimer l'étendue des pertes. « On va voir ce que l'on peut faire pour aider les éleveurs. S'il faut dépanner de 200 tonnes, c'est possible, mais pas 2 000 tonnes », précise Didier Tronc.
Les conséquences des inondations se font aussi sentir chez des producteurs de foin qui louent leurs prairies l'automne et l'hiver à des bergers. À Moulès, village d'Arles, René Gazagnaire a vu une partie de ses terres, situées au nord du canal de Craponne, inondée, environ 20 ha. « Le canal a fait blocage. Il n'y a pas d'écoulement et personne n'est venu pomper chez nous. Ces champs sont inutilisables pour le berger, soit approximativement un mois de nourriture qui va manquer aux brebis. Il ne sait pas encore comment faire. Il devra peut-être repartir plus tôt ailleurs… On se demande aussi si les inondations n'auront pas d'incidences sur la première coupe du foin l'an prochain. Il faudrait prévoir des évacuations sous le canal pour que cela ne se reproduise pas à l'avenir. »
Mieux valoriser son foin
Comme pour de nombreuses productions agricoles, le foin de Crau est donc tributaire des aléas climatiques. Sa très bonne qualité nutritionnelle qui lui vaut une AOP depuis 1997 n'est pas une garantie absolue pour en tirer un revenu convenable tous les ans.
Il faut ainsi se creuser un peu la cervelle. La jeune génération s'y met. Créée voilà quelques années, l'association Eau Top Crau a pour objectif de valoriser l'irrigation gravitaire des prairies de foin de Crau et de préserver l'écosystème de la Crau. Elle va donner très prochainement la parole à quatre jeunes agriculteurs locaux afin de présenter leurs solutions pour mieux valoriser leur production de foin de Crau et vivre dignement de leurs activités.
Camille Maureau interviendra pour l'élevage caprin et les fromages, Caroline Maureau pour les juments de race Camargue, le lait et les produits cosmétiques ; Blaise Brun pour l'élevage ovin, la viande et les fromages ; Nicolas Valérian pour l'élevage porcin, la viande et la charcuterie. Le rendez-vous est donné à la salle polyvalente Marie Blanc, route de la Corse à Moulès, samedi 7 novembre à 14 h. L'entrée est libre et gratuite.