Publié il y a 3 h - Mise à jour le 06.09.2026 - Propos recueillis par Yannick Pons - 3 min  - vu 56 fois

L'INTERVIEW Virginie Trinh : « Cette route m’habite complètement »

Virginie Trinh

- @Trinh

Enfant de Salin-de-Giraud, Virginie Trinh parcourait en famille la route qui traverse le site industriel des Salins du Midi jusqu’à la plage. Elle peint aujourd’hui ses bâtiments, ses bassins et ses roues à aubes, jusqu'à embellir le paysage. Entre ciel et sel, du 20 septembre au 31 décembre à l’Hôtel La Camargue. 

Au bout du delta, Salin-de-Giraud a quelque chose des corons du Sud. Un village ouvrier un peu perdu, posé devant les étendues brutes des marais salants, où des générations de familles ont vécu au rythme de l’exploitation du sel.

Objectif Sud : Vous avez travaillé trente-cinq ans dans l’industrie pharmaceutique. Comment la peinture a-t-elle pris le dessus ?

Virginie Trinh : J’ai commencé à peindre en 2017 dans un atelier à Lyon, alors que je travaillais encore. C’était un loisir qui a pris de plus en plus de place dans ma vie. J’ai commencé mon travail sur le salin en 2021 et je ne me suis plus arrêtée. Après un plan social dans l’industrie pharmaceutique, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais. J’ai créé mon statut d’artiste. Cela s’est fait comme une évidence. J’habite toujours à Lyon, mais ma famille est ici et je possède un petit cabanon à Salin-de-Giraud. Je passe l’hiver à Lyon et, dès le printemps, je m’installe en Camargue.

Vous dites que votre peinture commence derrière une barrière. Quelle est cette route qui vous habite autant ?

Les habitants de Salin-de-Giraud disposent d’un droit de passage ancestral qui leur permet de traverser l’exploitation des Salins du Midi pour rejoindre le littoral. Cette route fait 7 à 8 kilomètres. Je l’ai d’abord empruntée à l’arrière de la voiture de mes parents, puis à vélo, à mobylette et à moto. J’y ai ensuite conduit mes enfants et j’y emmène aujourd’hui mes petits-enfants. Je ne peins ni le village ni le littoral. Je peins ce qui se trouve après cette barrière, au sein de ce site industriel des Salins du Midi. Cette route m’habite complètement. Elle me hante même. Elle est le point de départ de tout mon travail.

Ce paysage est aussi lié à l’histoire industrielle et familiale de Salin-de-Giraud

Salin-de-Giraud, ce sont un peu les corons du Sud. Des familles vivaient sur le site et certaines étaient liées à mes grands-parents et à mes parents. Mon grand-père est arrivé d’Indochine en 1942. Il avait été réquisitionné de force pour servir de main-d’œuvre en France dans des conditions proches de l’esclavage. Après la guerre, il est resté ici parce qu’il était tombé amoureux. Une stèle rappelle aujourd’hui cette histoire dans le village. Les Salins sont donc pour moi beaucoup plus qu’un paysage. Il y a les bassins, les bâtiments et les roues à aubes qui font circuler l’eau depuis la mer afin de remplir les bassins, mais aussi le travail et la vie de toutes ces familles.

Vos tableaux paraissent parfois presque photographiques, mais vous prenez un peu de liberté avec la réalité. Comment travaillez-vous ?

Je pars de photographies que je prends moi-même, puis je les imprime et les pose près de moi dans l’atelier. Elles restent seulement un point de départ. Pour la peinture représentant le bâtiment et son reflet dans l’eau, la photographie d’origine avait été prise en novembre. Tout était gris, sombre, triste à mourir. J’ai décidé d’embellir un peu ce lieu dans mon regard et je suis partie dans une sorte de délire technicolor. J’ai poussé la saturation et pris beaucoup de liberté dans le choix des couleurs. Cela m’a énormément amusée. Je travaille à l’huile, aux pigments, au sable et à la poudre de marbre, sur des formats qui peuvent atteindre 1,50 mètre sur 1,80 mètre. Je ne veux pas me laisser enfermer dans un style. J’apprends encore et ma peinture reste très instinctive.

Que représente cette exposition dans le village de votre famille ?

C’est une grande joie de sortir les toiles de mon atelier et de partager enfin ce travail avec les habitants de mon village. Je remercie sincèrement François Hubert, président du groupe des Salins du Midi, pour cette opportunité. Cette exposition est très personnelle parce qu’elle montre un territoire qui m’a construite. À première vue, il peut paraître plat, désertique ou limité à sa fonction industrielle. En l’observant, on découvre pourtant une multitude de couleurs, de reflets et de traces de vie. J’ai envie d’en montrer la poésie, mais aussi de préserver sa mémoire. Je sais que la mer montera un jour et que ce paysage risque de disparaître. Ma peinture naît à la fois de la joie de le retrouver et de la crainte de le perdre.

Infos pratiques

Entre ciel et sel, exposition de Virginie Trinh, du 20 septembre au 31 décembre 2026 à l’Hôtel La Camargue, Nuits Salines, 58 boulevard de la Camargue à Salin-de-Giraud. Vernissage le 19 septembre. Exposition parrainée par les Salins du Midi.

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