Publié il y a 12 h - Mise à jour le 27.09.2026  - 10 min  - vu 158 fois

NÎMES Le brindis de Lydie Salvayre

Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)

Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)

Exercice complexe… Voici ce qu’est un brindis bien fait !

Il y a dix ans, Simon Casas faisait son brindis à Carré d’Art. Avant et après lui, de nombreuses personnalités y sont passées. Organisé par la ville de Nîmes et les Avocats du diable, le brindis est, en réalité, une ode à la cité des Antonin, une déclaration d’amour à Nîmes.

Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)
Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)

Le brindis de la feria des Vendanges 2026 a eu la chance d’avoir Lydie Salvayre comme marraine. Quelle réussite, quelle justesse, quelle inspiration pour, sans doute, le meilleur brindis depuis le début de l’aventure en 2014 et Francis Wolf. Voici les mots de Lydie Salvayre à l'égard de Nîmes...

Je dois vous avouer que j’ai un défaut, une faiblesse et presque une maladie : j’ai appris et continue d’apprendre le monde par la littérature.

Mon brindis, sera donc, je le crains, truffé de références littéraires, au risque d’agacer certains d’entre vous.

Car j’ai appris l’Amérique par William Faulkner, Philip Roth ou Toni Morrison.

J’ai appris la Russie par Léon Tolstoi, Marina Tsvetaieva, ou Ossip Mandelstam.

J’ai appris l’Angleterre par Emily Bronte, Virgina Woolf et Georges Orwell.

Et j’ai appris et continue d’apprendre Nîmes par les écrivains et écrivaines qui l’ont évoquée, qui l’ont chantée et n’ont cessé de la réinventer.

Grâce à leurs écrits, j’ai appris, avant d’y habiter, sa lumière bleue, sa garrigue soleilleuse et ses champs d’oliviers semblables à ceux auprès desquels ma mère espagnole passa sa jeunesse.

J’ai appris par Marc Bernard, qui déclarait être « Nîmois par toutes ses fibres et toute son âme », le quartier de la Croix de fer et la rue du Chapitre où il passa ses jeunes années dans un appartement dont la lumière grise lui glaçait le cœur, un appartement qui n’est pas sans me rappeler le logis de mon enfance à Auterive.

J’ai appris par Laurence Durrell les mazets des collines, loin, très loin des itinéraires touristiques, Lawrence Durrell, qui n’aurait voulu quitter le sien pour rien au monde tant il y était heureux.

J’ai appris les arènes par les mots de Racine, ce « passant considérable » qui découvrit avec émerveillement que les arènes étaient bâties de « prodigieuses pierres qui se tenaient là depuis des siècles sans aucun mortier et par leur seule pesanteur. »

Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)
Lydie Salvayre devant le temps de Diane (Photo Anthony Maurin)

J’ai appris par Jean Jacques Salgon sa Nîmes intime, celle de ses promenades quotidiennes qui lui donnent l’impression de feuilleter un manuel d’histoire romaine et font resurgir dans sa mémoire le nom, entre autres, d’Apollinaire, déjeunant rue de l’Etoile au restaurant de la Grille qui n’existe plus, Apollinaire qui allait, le soir venu, retrouver Lou à l’Hôtel du Midi, Square de la Couronne où nous aimons aller dîner, l’été, sous les arbres, avec Bernard et des amis.

J’ai appris par la voix de Francis Ponge la beauté des Jardins de la Fontaine, je le cite : « les grandes draperies fougueuses des pins s’élevant en torsades jusqu’à cette rose terminale comme une fleur de magnolia : la Tour Magne ».

J’ai appris par Jean Paulhan les vertus du fameux esprit réboussier, cet esprit frondeur, crâneur, toujours prêt à prendre le parti du l’opinion commune par attachement viscéral à son libre arbitre.

J’ai appris dans les livres que Claude m’a généreusement prêté la Nîmes Andalouse, son goût de la fête et de la démesure, sa feria, ses corridas, ses traditions, sa musique et ses danses flamencas adorées par mon père andalous, inconsolable d’avoir dû les quitter en 1939 pour se réfugier en France… autant de choses qui parlent à mon coeur et font surgir mille souvenirs.

J’ai appris son histoire vieille de plus de 2 000 ans, son histoire écrite à même les murs, à même les pierres, à même les routes, sur ses stèles, ses statues, et ses monuments : témoins muets de tant et tant d’évènements.

Une histoire née sur les vestiges d'un sanctuaire antique, lorsque le peuple venait adorer son Dieu Nemausus (d’où vient le nom de Nîmes, comme vous le savez) au pied d’une source généreuse qui est à deux pas d’ici.

Suivie d’une histoire romaine qui fit écrire à Stendhal que Nîmes était « une ville où l'on pouvait se croire à Rome », et qui à Anatole France que « le pays nîmois était plus latin encore que la patrie de Virgile. »

Une colonisation romaine qui ne fut pas que fastes et splendeurs puisqu’elle fut secouée entre le troisième et le cinquième siècle par les bagaudes : ce nom donné aux révoltes des paysans sans terre qui s’insurgeaient contre la domination romaine finissante.

Une histoire marquée aussi au XVIe siècle par ses guerres de religion qui firent de Nîmes un bastion protestant.

Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)
Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)

Et plus tard, par l’essor de l’industrie textile produisant un tissu qui deviendrait le fameux jean porté dans le monde entier.

Une histoire extrêmement riche donc, et qui aurait pu faire de Nîmes une ville Musée.

Or c’est tout l’inverse qui est advenu : l’histoire de Nîmes n’a jamais été une histoire morte et embaumée que l’on ressuscite régulièrement pour la vendre aux touristes affamés de pittoresque.

C’est au contraire, une histoire qui n’a cessé de se revitaliser, de se réactualiser et de se parer de nouvelles couleurs. Je pense en particulier aux Arènes qui vibrent encore et toujours de l’émotion des foules qui s’y pressent.

La liste est longue des écrivains et écrivaines qui ont célébré Nîmes et m’ont permis de la mieux voir et de la mieux aimer.

Comme je ne peux tous les citer, j’ai retenu :

André Chamson, bien sûr, qui fit graver sur la lame de son épée d’académicien le mot résister, et prouva toute sa vie son esprit de résistance, lequel le conduisit à prendre fait et cause pour la république espagnole mise à mal par Franco.

En bonne fille de républicains espagnols que je suis et je reste, j’ai lu récemment, dans une émotion immense, son Retour d’Espagne, dans lequel il témoigne de son expérience de la guerre et, où il évoque cette puissance de vie des espagnols en dépit des bombardements des fascistes et nazis venus prêter main forte aux franquistes.

Et je voudrais faire, à ce propos, une remarque.

On pourrait penser que cette puissance de vie que Chamson constate chez les Espagnols est en tout point contradictoire avec leur goût de la tauromachie regardée par certains comme une chose mortifère.

Or je crois qu’il s’agit de tout l’inverse. Je crois que regarder la mort en face nous fait davantage apprécier la vie. Je crois que la conscience que nous avons de sa fragilité et de sa précarité lui confèrent son sel et toute sa valeur. Je crois que c’est, précisément, la menace qui pèse sur elle qui nous la rend précieuse et nous invite à chasser l’inessentiel afin de mieux cueillir le jour.

Je l’ai vérifié moi-même après la guérison de mon cancer. Et c’est ce que vérifia Montaigne après une chute de cheval qui le fit tomber dans le coma et lui fit dire à son réveil que la vie retrouvée était encore plus exquise qu’elle ne l’était auparavant.

Une remarque encore au sujet de la corrida : Blaise Pascal disait que, depuis la nuit des temps, les hommes recherchaient tous les divertissements possibles afin de ne plus penser et d’oublier qu’ils étaient mortels.

La corrida, à l’inverse de tous les divertissements évoqués par Pascal, la corrida, elle, nous confronte à cette idée de la mort que d’ordinaire l’on s’épuise à fuir.

Les peintres ne s’y sont pas trompés, ni les écrivains tels que Lorca, Hemingway ou Alain Montcouquiol qui ont vu dans la tauromachie un art tragique qui exaltait la dignité, l’élégance, et par-dessus tout le courage, vertu rare s’il en est, dans un monde où la peur est sans cesse attisée par certains.

Mais si je suis si sensible aux écrits sur la tauromachie, c’est qu’il existe un lien secret entre tauromachie et littérature.

Ce lien, Michel Leiris l’explique superbement dans sa préface à « l’Age d’homme ». Que dit-il ? Il dit qu’une littérature qui ne prend aucun risque, une littérature qui n’a pas le courage d’affronter les questions qui font mal, une littérature qui ferme les yeux devant les choses qui dérangent, une littérature bien proprette, bien convenable, bien aseptisée et qui caresse l’esprit dans le sens de son poil, une littérature qui craint de se mouiller et derrière laquelle ne se dessine pas la corne d’un taureau, cette littérature-là, dit-il, est nulle et non avenue. Et je suis entièrement de cet avis.

Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)
Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)

Pour continuer sur les écrivains qui m’ont ouvert les yeux sur Nîmes, j’évoquerai Marc Bernard que j’ai déjà cité. Il nait en 1900 à Nîmes. Ouvrier dès l’âge de 13 ans, très engagé politiquement, il épouse en 1940 une Autrichienne de confession juive, ce qui lui vaudra, ce qui leur vaudra, d’être persécutés pendant l’Occupation et contraint de se cacher.

Marc Bernard commence à écrire dans des revues, soutenu par Jean Paulhan, publie dès 1929 des romans remarqués, et apprend par la radio qu’il a obtenu le prix Goncourt en 1942 pour « Pareil à des enfants ». C’est grâce à l’argent de ce prix, qu’il pourra s’enfuir de Nîmes où la Gestapo le recherche.

Après la guerre, il profite de la paix retrouvée pour voyager avec sa famille. Mais en 1969, le mort de son épouse le laisse inconsolable. Un livre naîtra de ce chagrin : La Mort de la Bien aimée, qui je considère comme son chef d’œuvre.

Il meurt en 1983 dans son appartement de la rue Feuchère. Et une médiathèque aujourd’hui porte son nom.

J’ai retenu bien évidemment le nom de Bernard Lazare dont la statue a été reconstruite à l’identique, 83 ans après sa destruction par le régime de Vichy, et ce, grâce à la mobilisation du collectif « Histoire et Mémoire ». Une statue qui a redonné vie à la figure d’un homme qui s’engagea, seul contre tous, dans une croisade pour réhabiliter un innocent nommé Dreyfus qui avait le tort d’être juif, à une époque où le livre de Drumont « la France Juive » d’un antisémitisme enragé se vendait à des milliers et des milliers d’exemplaires.

Anarchiste, polémiste, de confession juive mais se disant sincèrement athée, il écrivit en 1895 un libelle contre les anti-dreyfusards qui fit aussitôt de lui un paria et dans lequel il répétait comme une litanie « J’accuse » formule qui serait reprise, des mois plus tard, par Émile Zola.

Charles Péguy dans « Notre Jeunesse » lui consacra des pages bouleversantes louant sa bonté infinie et la pureté absolue de son engagement.

Le seul drame de cet homme remarquable fut d’avoir eu raison avant les autres. C’est une chose qu’on ne pardonne pas.

J’ai retenu aussi le nom de Jean Jacques Salgon que j’ai déjà cité et qui a écrit des pages magnifiques sur Nîmes et ses entours dans « Le Promeneur Attentif. », un livre qu’il vous est absolument interdit de ne pas avoir lu.

Mais pour poursuivre sur les auteurs grâce auxquels j’ai fait la connaissance de Nîmes, et comme mon cœur penche dangereusement du côté féminin, je me dois de dire à présent quelques mots des écrivaines natives de Nîmes ou de sa région qui ont compté pour moi et qui comptent encore.

Elles sont infiniment nombreuses, mais je me suis arrêtée sur deux d’entre elles qui me plaisent particulièrement : en commençant par Dhuoda qui a donné son nom à une rue et un lycée, Dhuoda, une princesse du IXe siècle, douloureusement séparée de son fils, qui écrivit un guide d'éducation morale et religieuse : « Manuel pour mon fils ». Un texte précieux, aujourd'hui conservé au Carré d'Art, et qui fait de Dhuoda l'une des premières femmes écrivaines que nous ayons.

Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)
Brindis 2026 par Lydie Salvayre (Photo Anthony Maurin)

Je voudrais aussi attirer votre attention sur Christine Pawolwska, malheureusement peu connue, et que j’ai à cœur de faire revivre. Elle naît en 1952 à Alès dans une famille modeste et quitte bientôt Alès pour un appartement de La ZUP nord de Nîmes puis déménage au 23 rue de Calvas.

En 1974, à 19 ans, elle est remarquée par Simone Gallimard et publie au Mercure de France un roman « Écarlate » qui va bénéficier d’un accueil critique exceptionnel, notamment de la part de François Mauriac, François Nourissier, et Jean Sulivan, qui seront littéralement subjugués par son talent.

Son livre est le récit incandescent d’une adolescente passionnée avec son lot d’amours et de peines, et qui parle, je la cite, « de sa douleur d’offrir la mer à boire à ceux qui n’ont soif que d’un verre d’eau. »

Christine Pawlowska meurt en 1996, à l’âge de 44 ans, et dans des circonstances encore mal élucidées. Et je vous exhorte chaleureusement à la lire.

J’ai parlé presque exclusivement jusqu’ici des livres qui ont été déterminants pour moi dans mon rapport à Nîmes, mais je tiens à vous rassurer, il m’arrive d’avoir des liens forts et de vivre de beaux moments avec des Nîmois et des Nîmoises en chair et en os et bien vivants.

Il m’arrive d’aller au Prolé, lieu qui m’est cher entre tous, bavarder avec Patrice.

Il m’arrive de discuter avec Annie, ou de prendre un verre place du marché avec Elodie ou Eddie Pons.

Il m’arrive d’aller manger une pizza à La Locanda avec Bernard, Majo et Evelyne.

Il m’arrive de me perdre avec ma chienne Nana dans les innombrables ruelles de la ville, et de croiser mille visages anonymes.

C’est à ces anonymes aussi que je dédie ce Brindis, à ces oubliés, à ces invisibles, à ces minuscules, à ceux que d’ordinaire on ne nomme pas ou qu’on nomme les petites gens, à ces travailleurs et travailleuses auprès de qui j’ai grandi, grâce à qui je suis devenue celle que je suis, et dont je défendrai l’honneur jusqu’à la fin.

Je le dédie aussi aux artisans, aux commerçants, aux boutiquiers, aux cafetiers, aux restaurateurs, aux libraires, à tous ceux qui défendent la culture, merci Denis, à ceux qui la font vivre au théâtre, merci Amélie, à ceux qui la font vivre à la radio, merci Salem, et dans les maisons d’édition, merci Marion, (j’aime beaucoup dire merci aux personnes que j’estime, et j’aurais aimé dire merci à Vincent Bougé mais j’ai eu peur de passer pour une lèche-bottes), merci donc à tous ceux et celles qui travaillent dans les musées, les arènes, les médiathèques, les cinémas, les hôpitaux, les entreprises, les tiers lieux, les assos, les collectifs et autres endroits que j’oublie, bref, à tous ces hommes et ces femmes qui créent, instruisent, soignent, fabriquent, assistent ou transmettent chacun à leur manière, et donnent à la ville son accent, sa couleur, sa force et sa beauté.

Merci

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