Sous le ciel gris de ce matin-là, la lumière traverse le corps de métal. Elle passe dans les écrous hexagonaux que Christophe Sabatier a assemblés jusqu’à dessiner une silhouette humaine, cœur rouge tendu dans la main. Vendredi matin, à Carémeau, le sculpteur a du mal à terminer son discours.
Sur la pelouse près de l’aumônerie, à quelques pas des urgences, le tissu vert du dévoilement tranche sur cette matinée couverte. Pendant les prises de parole, l’érable qui abrite la sculpture laisse tomber sur les orateurs quelques samares, ces fruits ailés zélés que les enfants appellent hélicoptères.
Des familles qui continuent de prendre des nouvelles
Le professeur Laurent Muller, responsable des prélèvements d’organes et de tissus du CHU de Nîmes, connaît ces familles dans des circonstances autrement douloureuses. Il évoque leurs visages, leur dignité au moment de la perte. « Chaque histoire de don est pour nous leçon permanente de résilience et de dignité. » La sculpture doit aussi leur permettre de se recueillir, à l’hôpital où leur proche a été pris en charge.
Après le prélèvement, certaines familles continuent d’appeler. Elles veulent savoir si les greffes ont réussi. La coordination hospitalière peut leur répondre, leur donner des nouvelles par téléphone ou leur adresser un courrier. « Les familles du donneur décédé, elles, elles vont vivre avec ça toute leur vie », rappelle Laurent Muller. Elles ne connaîtront pas l’identité des personnes greffées. L’anonymat protège les receveurs comme les proches du défunt, explique le médecin, en évitant des relations susceptibles de devenir douloureuses. Il n’empêche pas de savoir si les organes prélevés fonctionnent toujours. « Et ça, parfois, les familles le souhaitent, même très souvent d’ailleurs. »
Prélever à Nîmes, transplanter ailleurs
À Nîmes, les prélèvements mobilisent parfois des chirurgiens venus de loin. Laurent Muller se souvient d’équipes suisses, allemandes, espagnoles. Souvent, elles arrivent la nuit. Il faut les accueillir au bloc, travailler auprès de professionnels que l’on ne connaît pas, organiser le départ des greffons. Policiers et gendarmes peuvent être sollicités lors des déplacements urgents. « Nous, on fait le prélèvement et les transplantations se font ailleurs », précise le responsable. Les organes quittent donc Carémeau à destination d’autres hôpitaux. « Il ne faut pas omettre la possibilité d’un organe, jamais, parce que c’est une ressource qui est extrêmement rare. »
Au 1ᵉʳ janvier 2026, 23 294 patients étaient inscrits sur la liste d’attente d’une greffe, dont 11 642 en liste active. Le rapport annuel de l’Agence de la biomédecine fait état de 6 154 greffes réalisées en 2025. Cette même année, 966 patients sont décédés alors qu’ils figuraient sur la liste d’attente.
Donner de son vivant
Laurent Muller tient également à parler des donneurs vivants. Un rein peut être donné à un proche, sous certaines conditions. « Mes proches, ce n’est pas que ma famille, ça peut être aussi des amis. » Ces interventions se pratiquent notamment à Montpellier et à Toulouse, précise-t-il, pas au CHU de Nîmes. Avant l’opération, les donneurs suivent un parcours médical et rencontrent un comité chargé d’examiner leur démarche. Muller participe à ces entretiens. La possibilité d’un échec de la greffe y est abordée. Celui ou celle qui donne pourrait éprouver un sentiment d’échec personnel. Il faut en parler avant, même lorsque la décision semble déjà fermement prise.
L’accompagnement concerne aussi le retour à la maison. Le médecin décrit le travail des infirmières coordinatrices, les demandes d’aide aux courses ou au ménage, les difficultés parfois rencontrées auprès d’un employeur. « J’ai besoin qu’on m’aide à faire comprendre à mon employeur que mon arrêt de travail n’est pas des vacances », illustre Laurent Muller. Ces infirmières, souligne-t-il, suivent le donneur « de bout en bout ».
Ces familles ne connaîtront jamais le nom des personnes greffées. Mais savoir qu’elles vivent grâce à celui qu’elles ont perdu, c’est peut-être sentir qu’un peu de lui est toujours là.
Renseignements sur dondorganes.fr. Les proches peuvent également joindre la coordination des prélèvements du CHU de Nîmes au 04 66 68 41 21. Il ne s’agit pas d’un standard d’information, les soignants répondent selon leur disponibilité.