Repéré enfant par Darry Cowl et Jacques Chazot à l'âge de douze ans, il joue à l’Olympia, puis, élève de Jean Vallet au conservatoire de Nîmes grâce aux aménagements de cours accordés par Jacques Terrisse, proviseur du lycée Daudet, le musicien gardois raconte le chemin jusqu’à ce projet dont il griffonnait déjà le nom sur ses cahiers d’écolier.
Objectif Sud : Votre parcours vous a conduit au Japon, en Chine, sur de grandes scènes. Où commence votre histoire gardoise ?
Sébastien Damiani : Je suis né à Nîmes, en juillet 1972. J’ai d’abord vécu aux Capitelles puis au Vigan, où mon père travaillait, et à Durfort. Quand je suis arrivé au lycée, je me suis installé chez des amis, dans l’immeuble Jupiter, au Chemin-Bas-d’Avignon. J’y ai vécu de 1986 à 1991. Ma maman habite toujours le quartier. Mes grands-parents paternels avaient fui le fascisme de Mussolini pour s’installer à Tarascon dans les années 1930. Ma mère était de Beaucaire. Mes parents se sont rencontrés sur le pont ! Mon père aurait rêvé d’être pianiste et chef d’orchestre. Il était autodidacte, mais c’est lui qui m’a fait découvrir l’opéra, Mario Lanza, Caruso, Pavarotti. À la maison, j’avais un orgue électrique et je l’accompagnais à l’oreille. Je ne prenais aucun cours.
Vous jouez pourtant à l’Olympia à douze ans. Comment passe-t-on de cet orgue familial à la scène, puis au conservatoire de Nîmes ?
Mon père travaillait dans le textile et fournissait notamment le milieu du spectacle. C’est par son métier qu’il avait rencontré Roland Romanelli, l’accordéoniste de Barbara, dont il était devenu l’ami. Ils avaient cosigné la musique du film Qu’est-ce qui fait craquer les filles ? En 1982, je monte assister au tournage à Deauville. J’ai neuf ans et demi. Il y a un piano et je commence à improviser. Darry Cowl, Jacques Chazot et Georges Descrières sont là. Ils disent à mon père qu’il faudrait me faire découvrir à un éditeur parisien. Quelques semaines plus tard, nous montons chez Polydor. Je signe mon premier contrat, puis je fais l’Olympia en première partie des Forbans. Mon premier album sort en 1984. Une délégation de la maison de disques japonaise CBS/SONY vient m’écouter à l’Olympia. Je pars ensuite jouer à Tokyo, Osaka, Shizuoka, Nagasaki, signer chez Sony. Je n’avais toujours pas travaillé au conservatoire. À mon retour, je passe l’examen d’entrée au conservatoire de Nîmes. Jean Vallet me prend sous son aile et me fait travailler comme un fou. Au lycée Daudet, le proviseur Jacques Terrisse suit ma carrière et aménage ma scolarité pour me permettre d’aller au conservatoire. Le marché, c’était de donner un concert pour le lycée à la fin de l’année. Il m’a laissé ma chance. Ce n’est pas rien.
Operap figurait déjà sur votre cahier de lycéen. Comment cette idée a-t-elle pris forme ?
En 1987, en seconde, j’avais écrit sur mon cahier de texte cette contraction d’opéra et de rap. C’est une œuvre de patience. En 2006, je compose Armonia pour le patineur Brian Joubert. J’y réunis le rap et l’opéra. Le ténor Mario Malagnini, que j’avais rencontré lorsqu’il était venu chanter Attila dans les Arènes de Nîmes, me suit dans cette expérience. J’étais devenu son pianiste accompagnateur en récital durant les années 1990. À Bercy, Orléans et Courchevel, on pose le piano sur la glace, devant les caméras de télévision. Ensuite, je veux aller plus loin dans le rap. J’écoute énormément du rap américain, et IAM. Akhenaton découvre mon travail et nous collaborons dès 2013 sur l'album Arts Martiens, avec Faf Larage également. Depuis, nous avons collaboré souvent ensemble. L’an dernier, j’étais au piano pour le concert d'IAM au Vélodrome, invité par le groupe lors de cette fête exceptionnelle. La veille, j'avais joué lors des fêtes de la Tarasque à Tarascon, avec mes amis la soprano Cecilia Arbel et le guitariste Mario Reyes, où nous avons été faits, à l'issue du concert, citoyens d'honneur de la ville. Une immense fierté. Operap a connu plusieurs étapes. En 2018, à l’Opéra de Marseille, c’était encore l’opéra qui invitait le rap. Aujourd’hui, dans les arènes nîmoises, ils habitent le même lieu.
Dans Imperator Nemausus, on retrouve les arènes de Nîmes en 2333, après l’apocalypse. Pourquoi faire commencer cette histoire ici ?
Je voulais absolument démarrer par Nîmes. C’est dans les arènes que j’ai découvert l’opéra. C'est aussi dans ces arènes que j'ai mis un piano en son centre, en 1987, lors d'un clip tourné pour le public japonais. C'est également dans ces arènes que j'ai été invité par la ville et Monsieur Soulas, afin de jouer lors de la soirée de Noël pour les SDF. Je m'y suis produit aussi avec le ténor Mario Malagnini, pour jouer lors des Jeux méditerranéens en 1993, mais aussi lors de la commémoration de la bataille de Camerone… Ici je ne voulais pas simplement tourner un clip, je souhaitais transformer les arènes en légende, en mode cinéma. Dans mon scénario, l’apocalypse a presque tout détruit. Les nantis sont partis dans des stations orbitales. Sur Terre, il reste des survivants, des artistes, des résistants. Nous sommes leurs descendants. L’Imperator Nemausus, ce n’est pas moi, c’est le tyran qui veut me brûler, moi je joue au piano au centre de la piste. Mon personnage s’appelle Key Lord. Aux abords des arènes, il n’y a plus que du sable et de l’eau. Il y a dix-sept références cinématographiques dans le clip. Les vasques de feu sont un clin d’œil à Conan le Barbare. J’ai voulu que la petite fille ressemble à Newt, dans le Aliens de James Cameron. C’est elle qui reconnaît sa maman, la chanteuse lyrique, et détruit la boule d’énergie représentant l’intelligence artificielle qui contrôle tout. Les "soumis"perdent leur liaison à l’IA et redeviennent humains.
Vos racines italiennes s’entendent aussi dans Nessun dorma, de Puccini. On pourrait croire à un sample. Vous avez pourtant tout réenregistré ?
Il n’y a aucun sample dans Imperator Nemausus. J’ai rejoué toute la partition à ma façon, en la revisitant pour ce morceau, dans la tonalité originale. Tout a été enregistré et chanté en studio. La voix est celle du ténor camerounais Joseph II Bessala. Ma production et moi-même l'avons invité sur ce projet, cela en partie grâce à Magali Cresta-Damonte, qui me conseille. Nous discutons beaucoup ensemble, elle sait mes exigences et connait mon travail. Là encore, il y a une histoire nîmoise. Nous nous étions rencontrés, elle et moi, lors de l’émission Champs-Élysées, présentée par Michel Drucker depuis les arènes. J’y jouais un morceau de mon album de variété et elle chantait un air d’opéra. J’ai aussi travaillé sur le sens des paroles de Nessun dorma pour raconter cette histoire. Le clip se termine à l’aube, sur l’idée d’un jour nouveau. J’aimerais que celui qui n’a jamais écouté d’opéra puisse être bouleversé par les voix lyriques, et que celui qui n’a jamais écouté de rap puisse ressentir sa puissance.
Ce premier épisode annonce une série musicale. Jusqu’où voulez-vous aller, et quelle place Nîmes peut-elle encore y tenir ?
Nous travaillons sur une dizaine de titres. On retrouvera Mozart, Bizet, Verdi, Puccini, et d’autres artistes lyriques et d'autres rappeurs que nous allons inviter. Les clips raconteront une seule et même histoire, certains en développant un personnage. Faf Larage, par exemple, incarne Nox Valerius, un prêcheur, fidèle à ses principes. Au fil des épisodes, les artistes joueront aussi davantage la comédie. Nous voulons évoquer la fonte des glaces, la déforestation, ce qui menace l’humanité. L'IA aussi bien sûr, avec ses dérives plus que dangereuses… Le projet doit devenir un album, un concert et une comédie musicale. Nous sommes encore en création, mais nous aimerions donner le premier concert dans les arènes de Nîmes. Pendant des années, on m’a demandé si j’étais pianiste classique, compositeur, arrangeur, si je travaillais dans le hip-hop. Operap, c’est peut-être ma réponse. Je suis un nomade de la musique. Je ne reste pas en place. Je ne fusionne pas des univers, j’en crée un nouveau.
Le clip Imperator Nemausus est disponible sur YouTube. Le single est également à écouter sur les plateformes musicales.